Artistes & Robots : ce que nous avons aimé de l'exposition du Grand Palais

" Les œuvres d'art qui descendent du robot comme nous descendons du singe parlent de poésie, de politique, de philosophie. Elles nous obligent à revoir la mesure de l’humain. Elles sont l’objet d’un travail en commun où s’affairent l’artiste, l’ingénieur, le robot, et nous qui passons en modifiant des œuvres interactives. Le robot devient donc co-auteur. Nous rendra-t-il plus humain, plus artiste, ou plus robot ? "

 C'était tout le propos de l'exposition au Grand Palais et si vous n'avez pas eu la chance de la voir, profitez des lignes suivantes ...

L’Art, le précurseur de l'IA ?

Pour l’Art, rien de très nouveau concernant une créature artificielle conçue par l’humain qui pense et agit toute seule. Dans la littérature du XIXème siècle, le célèbre Frankenstein de Mary Shelley est un être engendré par un savant, qui va se venger de l’abandon de son créateur grâce à l’intelligence dont il est doté. En 1956, le sculpteur Nicolas Schöffer, pionnier de l'art cybernétique, réalisait la sculpture CYSP 1, la première sculpture cybernétique de l'histoire de l'art. Autonome, elle était dotée d'un cerveau électronique et son créateur préfigurait : “désormais, l'artiste ne créé plus une œuvre, il crée la création.” L’exposition dévoilait les œuvres de Jean Tinguely ou de Name June Paik, eux aussi précurseurs dans l’art d’investir les champs numériques de la création. Dans leurs œuvres, les machines gagnent en indépendance, et leurs mouvements semblent avoir une dimension animale ou humaine.

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Près de 70 ans plus tard, les avancées technologiques semblent donner raison au sculpteur Nicolas Schöffer : les intelligences artificielles permettent à l'artiste de programmer des processus autonomes, qui créent à leur tour. Des logiciels de plus en plus puissants donnent aux œuvres une capacité de générer des formes à l’infini et une interactivité avec le public qui modifie le jeu en permanence.
Aujourd’hui, les artistes utilisent l’IA comme une nouvelle matière. Les algorithmes deviennent une palette infinie composée de nombres et de combinaisons illimitées.

Vous aurez certainement apprécié comme moi l’œuvre immersive de Ryoji Ikeda, Data.Tron (WUXGA Version), où le contenu audiovisuel provient de l’incessant flux de données qui nous entoure. Celui-ci demeure invisible et silencieux jusqu’à leur décodage par l’un des appareils nous servant de récepteur (téléphones, portables, tablettes, ou encore ordinateurs). L’œuvre est mouvante, sonore et hypnotique.

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L’exposition Artistes et Robots présentait également des œuvres poétiques, sensorielles et interactives. Les enfants pouvaient déclencher notamment une envolée de pistils géants en soufflant sur un petit socle connectée à une œuvre sur écran géant. L'air insufflé laissait les fleurs s’envoler en direct sur l'écran et en temps réel. Une installation numérique à couper le souffle !

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Une intelligence artificielle ne pourra pas (véritablement) remplacer un artiste

L’exposition montrait aussi à quel point l’irruption du deep learning a métamorphosé la recherche en intelligence artificielle, et par extension la façon qu’ont les artistes de les appréhender : les IA ne se contentent plus d’appliquer les consignes qui leur ont été données, elles sont capables d’apprendre, de créer, de composer de la musique ou de peindre des tableaux.

Ainsi, l'artiste Michael Hansmeyer a créé des algorithmes capables de concevoir sur ordinateur des formes composées de millions de facettes, impossibles à dessiner à la main. A l'aide de 20 000 feuilles de papier carton découpées au laser, il a ensuite créé Astana Columns, une série de colonnes toutes distinctes les unes des autres. C’est extraordinaire de finesse, d'élégance et de beauté.

 

J'ai pu voir également une création de l'intelligence artificielle "Benjamin", qui s'est nourrie en 2016 d'un corpus de dizaines de scénarios de science-fiction des années 1980 et 1990. L'IA a appris à imiter la structure du scénario avant de concevoir le sien, puis a créé un intermède musical en décortiquant un corpus de 30 000 chansons pop. Le film a ensuite été tourné par le réalisateur Oscar Sharp et ... donne des dialogues absurdes et improbables. L'IA peut créer, mais peut-elle être véritablement sensible ?

Jean-Claude Heudin, auteur de plusieurs ouvrages consacrés à l’intelligence artificielle, explique que ce qu’il manque à la machine, et qui manquera toujours car inhérent à l’être humain : c’est le contexte et la perception : " Les IA sont des systèmes autistes qui sont uniquement dans le monde des datas. Dans ce monde, elles sont plus efficaces que nous. Mais dans la réalité, quand il s’agit de relation au monde. Par exemple, la projection d’une fleur m’évoque énormément de choses. Une IA ne peut qu’analyser cette image et reconnaître une fleur !  En revanche, elle n’a pas l’acquis et la perception humaine de l’environnement, de ce que ça nous évoque."

Le robot créatif s’émancipe, s'engage !

Après avoir découvert comment nous pouvions modifier les œuvres exposées via nos mouvements et nos interactions corporelles, le parcours artistique touche à sa fin avec la dernière salle de l’exposition. Celle-ci offrait une vraie analyse critique sur toutes les questions que posent Artistes & Robots. Nous pouvions visualiser notre autoportrait numérique, généré par des centaines de portraits de l’histoire de l’art associé à un dispositif de caméra et de reconnaissance faciale. Nous pouvions également faire connaissance avec ORLANoïde, conçue pour l'exposition par la célèbre artiste ORLAN. Cette œuvre représente l'émancipation futuriste, réincarnation d'une nouvelle Ève rebelle et féministe.

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Plein d'espoir, nous sortons de l'exposition convaincus que les artistes sont de merveilleux être bien réels, capables de s'approprier à l'infini de nouveaux matériaux, medium et technologies pour créer de l'émotion. Nous savons que rien ne pourra jamais remplacer l'intention de l'artiste, l'envie viscérale de créer ... 
S'il s'agit de votre conviction également, discutons-en ensemble !

Adeline & Samuel