L'oeuvre d'art sur commande pour tourner la page de l'art contemporain

Passons d'emblée sur les grandes idées reçues, véhiculées (à raison) par les médias : l'achat d’œuvres d'art est devenu accessible à tous. Révolu le temps où l’œuvre d'art était un bien de luxe, auxquels seuls quelques nantis pouvaient prétendre ! Non, malgré la (trop) fameuse crise, le marché de l'art est un « marché qui se porte bien ». Musées, galeries, foires, salles de vente aux enchères, ont ouvert leurs portes en grand pour attirer un public toujours plus friand d'émotions esthétiques : l'art s'est démocratisé, est devenu un bien comme un autre.

Ce qui fait de lui un bien répondant aux lois d'un « marché ». Et traverser les frontières de ce marché, briser les appréhensions et les codes, peut en rebuter plus d'un. Tout le monde s'est toujours retrouvé un peu gauche, une flûte de champagne bon marché à la main, lors du vernissage d'une exposition ou sur l'un des stands d'une foire d'art contemporain. Le milieu de l'art, bien que s'étant popularisé, reste un monde difficile à percer, et exige une certaine connaissance préalable du domaine. En effet, tant qu'existeront des intermédiaires institués entre le spectateur, ou le collectionneur potentiel, et l'artiste, une clôture continuera d'être érigée. Et celle-ci se nourrit des fluctuations économiques, des intérêts financiers, voire même d'impératifs politiques.

Acquérir une œuvre d'art signée oblige à intégrer ce cercle très référencé, ce réseau commercial, placé sous le sceau de son auto-référentialité : un marché pris dans sa propre histoire – à laquelle il faut choisir, ou non, d'appartenir. Car là est le risque de se tourner vers des pièces dites « de collectionneur » : l’œuvre devient un vestige immuable dès lors qu'acquise, figée dans sa propre Histoire. Consacrée, l’œuvre, dès lors soumises aux offres de l'achat, devient une pièce de musée. Et tend à voir disparaître, derrière sa seule étiquette de valeur, le geste créateur originel. La création en elle-même n'est plus que le fantôme de l’œuvre mise sur le marché. Sans pour autant avancer une déshumanisation de l’œuvre, persiste néanmoins une idée selon laquelle elle perd de son individualité – mais entre dans une ère du sacré.

Ne cherchons pas non plus les extrêmes en optant pour une œuvre qui n'en finirait pas de se créer (Anish Kapoor et son canon à cire s'en chargent très bien, parmi cent autres exemples). Mais envisager l’œuvre d'art selon des critères « sur commande » devient un compromis. Déconstruisant son aspect purement muséal, l’œuvre hérite d'une intentionnalité nouvelle, que l'opinion collective ne lui connaît généralement pas : que la destination de l'œuvre soit un particulier, un organisme institutionnel, une collectivité, etc., elle est par ce biais automatiquement dirigée à l'égard de son commanditaire. De ce fait, l’œuvre devient double : si elle se nourrit de la patte propre à l'artiste, elle intègre dans son processus créatif la spécificité de l'acquéreur. Celui-ci est le contributeur premier (non plus seulement le simple contributeur financier, le marchand, le mécène), et devient véritablement partie prenante de l’œuvre

La commande permet donc la production d'une œuvre plus « authentique », au moins personnelle, sans pour autant gâcher une quelconque valeur artistique – pensons, dans l'histoire de l'art, à toutes ces œuvres passées par commande, et devenus de véritables canons esthétiques. Évidemment, il paraît inutile d'énumérer les qualités possibles à ce genre de pratique : l'intérêt esthétique, la personnalisation d'une œuvre faite « sur-mesure » par un artiste professionnel, la valeur prise de l’œuvre par rapport à la cote de son créateur, etc. L'idée centrale reste surtout de mettre en place un véritable dialogue entre l'artiste et le néo-collectionneur, communication inscrite au cœur même de la production de l’œuvre, sans tomber dans les artifices du marché et les multiples travers qui le composent.

Dans une époque, une société, en perpétuel changement, aux fluctuations incessantes, peut-être la solution la plus pérenne est-elle de privilégier une œuvre davantage en accord avec soi-même – et les seules oscillations qu'elle aura à subir seront celles propres à soi. Une œuvre qui, parce que « sur commande », répondra inlassablement à l'intégrité (aux envies, aux désirs, aux préférences) de son commanditaire.

Romain Chevalis, Auteur