Temporalité hybride avec l'artiste Laurent Grasso au Palais Fesch d'Ajaccio

PARAMUSEUM

Palais Fesch, Musée des Beaux-Arts d'Ajaccio

C'est lors d'un séjour en Corse que l'équipe Artwork in Promess a eu la chance de visiter la très belle exposition PARAMUSEUM de Laurent Grasso à Ajaccio. Soutenue par la galerie Perrotin, cette proposition culturelle en plein cœur de l’île de beauté n'a rien à envier aux plus grandes expositions Parisiennes.

Les œuvres de l'artiste mêlent différentes temporalités, géographies et cultures en semant le doute quant à leur origine. L'artiste crée des atmosphères mystérieuses dans lesquelles la limite entre ce que nous percevons et ce que nous voyons est remise en question.

Fasciné par l'influence qu'ont certaines forces sur l'esprit humain, Laurent Grasso tente de saisir, révéler et donner corps à l'invisible. L'anachronisme et l'hybridation ont une importance majeure dans sa démarche, car ils permettent de décomposer la réalité pour la reconfigurer selon les règles nouvelles et inventées.

La raison pour laquelle j'ai choisi de vous faire partager cette exposition est la suivante : Elle est dans la même logique de création sur mesure que l'expertise Artwork in promess. Les œuvres n'ont pas été créées sur commande, non, mais l'exposition en elle même est une commande du Musée Fesch qui a choisi Laurent Grasso pour investir les lieux et pour manipuler la matière muséale déjà existante pour créer les œuvres de l'exposition qui composent PARAMUSEUM. Il a réagencé l'accrochage du 3ème étage selon un scénario qui transforme le musée en un lieu hanté d’inquiétantes présences, faisant dialoguer ses œuvres avec celles de la collection. Il a exhumé de la réserve, le temps de l'exposition, des peintures oubliées tout en faisant dialoguer ses propres créations. Ainsi, à la surface de peintures anciennes argentées, affleurent des regards, des fantômes, des présences, qui semblent s'être échappés des tableaux.

Des néons évoquant événements iconiques et phénomènes étranges éclairent sous un jour nouveau la collection du musée. Le genius loci - l'esprit du lieu - est ressuscité par l'artiste, qui confronte ses travaux sur l'esthétique du pouvoir à des œuvres renvoyant à l'origine napoléonienne du lieu. Une immersion dans un monde parallèle construit par l'artiste pour le Palais Fesch est ainsi proposée : le monde PARAMUSEUM.

La première salle souligne la longue perspective de la grande Galerie en l'habillant d'une série de tableaux issus de la collection du Palais Fesch. Choisis par l'artiste pour leur charisme et pour l'acuité de leur regard, ces portraits dévisagent le visiteur au gré de sa visite, plongeant les lieux dans une atmosphère très énigmatique. Les peintures du XV au XVIII ème siècle sont éclairées subtilement par des créations contemporaines réalisées en néon. Elles représentent des dates renvoyant à des événements marquants constitutifs des narrations mises en lumière par Laurent Grasso. Ces œuvres lumineuses constituent une série de l'artiste depuis une dizaine d'années. Réunies ensemble pour la première fois, les dates dialoguent librement avec les portraits leur faisant face.

Exposition PARAMUSEUM à Ajaccio - Laurent Grasso

Soleil Double est une oeuvre vidéo de 11 minutes de 2014. Elle a été tournée dans le quartier de l'EUR à Rome, construite à la fin des années 1930 pour l'exposition universelle. On peut y percevoir, au dessus du Palais de la civilisation Italienne deux soleils qui se dessinent, un phénomène inquiétant qui renvoie à la théorie d'un soleil jumeau: Némésis, une force destructrice cachée aux confins du système solaire.

Soleil Double, œuvre vidéo de Laurent Grasso

Le motif du soleil double, décliné sous une forme lumineuse, accueille les visiteurs dans la deuxième salle, qui diffuse l'oeuvre vidéo, dans laquelle les mêmes deux soleils éclairent l'architecture fasciste de l'EUR.

Soleil Double, 2014, Néon, 15 cm (X2)

La troisième salle est consacrée à l'esthétique du pouvoir, aux formes qu'emprunte ce dernier pour se donner en représentation. Des Natures mortes aux attributs guerriers du peintre ancien (actif à Rome de 1662 à 1700) sont ainsi mises en relation avec des œuvres de Laurent Grasso exploitant diverses syntaxes du pouvoir : des Regalia monarchiques au Salon Doré, bureau personnel du président de la république.

L'artiste brouille les pistes du discours muséographique : en enlevant les cartels, il faut redoubler d'attention pour percevoir les époques dans lesquelles ont été réalisées les œuvres. Les huiles sur bois contemporaines semblent appartenir aux XVIII ème siècle si le visiteur n'a pas l’œil ouvert ... il sera dupé !

Ces vues contemporaines du bureau du président de la république, ont été réalisées dans une esthétique picturale du XIXème siècle, effaçant la limite entre l'origine monarchique et impériale du Palais de l'Elysée et son actuelle fonction républicaine.

Les étranges regards imprimés sur les sculptures en palladium et bois, de la série Studies into the past, continuent de faire évoluer le visiteur dans un parcours fantasmagorique. Les yeux isolés autour de la surface lisse, brillante et argentée qui les entoure semble évoquer un masque de fer qui préserve les icônes puissantes de l'histoire locale. La famille Bonaparte, cardinaux de l'époque et autres membres de la famille royale se succèdent sur ces sculptures modernes d'après les portraits originaux.

Au milieu de la pièce, The hand of justice, une sculpture en marbre et laiton trône et attire l'oeil. La main de la justice, souvent placée à l'extrémité d'un sceptre, représentait la toute puissance de la royauté. Cette sculpture fait référence au répertoire symbolique des Regalia, les attributs du pouvoir monarchique.

Pour finir, je vais vous faire partager ma vision de la quatrième salle, ma favorite. Empreinte de poésie et d'une lumière ocre, la chaleur qui émane des oeuvres laisse un souvenir mémorable dans mon esprit. Les peintures de paysages ont été spécialement choisies par l'artiste dans la collection du musée en raison de leur aspect vieilli, jauni, patiné, en écho à ses réflexions sur le temps. L'atmosphère onirique qui émane de ces tableaux est renforcée par le dialogue établi avec le rayonnement jaune du néon Eclipse.

Le visiteur est immergé à l'intérieur des tableaux, tout près des paysages.

Si vous passez par Ajaccio avant le 3 octobre 2016, n'hésitez pas à franchir le seuil de cette riche exposition. Vous découvrirez les autres salles qui dépeignent de nombreux thèmes comme la science, la religion, les cultures sous l'angle créatif, énigmatique et esthétique de l'artiste Laurent Grasso. La scénographie très largement réussie, la pluralité des techniques, la multiplicité des matières et les oeuvres aux temporalités variées, donnent à cette exposition hybride une puissance artistique incontestable.

Adeline Cubères, co-fondatrice Artwork in promess

Source : Catalogue de l'exposition PARAMUSEUM, 2016.